Hans Hartung La fabrique du geste au Musée d’Art Moderne de Paris jusqu’au 1er mars 2020

Il s’agit d’un état émotionnel qui me pousse à tracer, à créer certaines formes, afin d’essayer de transmettre et de provoquer une émotion semblable.

Quant à moi, je veux rester libre. D’esprit, de pensée, d’action. Ne pas me laisser enfermer, ni par les autres, ni par moimême. C’est cette permanence têtue qui, tout au long de ma vie, m’a permis de continuer, de poursuivre ma voie. De ne pas me trahir, ni trahir mes idées. Hans Hartung

Hans Hartung 1971 La fabrique du geste Musée d'Art Moderne de Paris 2019 PhotoVB

La dernière rétrospective dans un musée français datant de 1969, il était important de redonner à Hans Hartung (1904-1989) toute la visibilité qu’il mérite. L’exposition porte un nouveau regard sur l’ensemble de l’œuvre de cet artiste majeur du XXe siècle et sur son rôle essentiel dans l’histoire de l’art. Hans Hartung fut un précurseur de l’une des inventions artistiques les plus marquantes de son temps : l’abstraction.

Acteur d’un siècle de peinture, qu’il traverse avec une soif de liberté à la mesure des phénomènes qui viennent l’entraver – de la montée du fascisme dans son pays d’origine l’Allemagne à la précarité de l’après-guerre en France et à ses conséquences physiques et morales – jamais, il ne cessera de peindre. Le parcours de la rétrospective comprend une  sélection  resserrée  d’environ trois cent œuvres, provenant de collections publiques et particulières françaises et internationales et pour une grande part de la Fondation Hartung-Bergman.

Cet hommage fait suite à l’acquisition du musée en 2017 d’un ensemble de quatre œuvres de l’artiste.

L’exposition donne à voir la grande diversité des supports, la richesse des innovations techniques et la panoplie d’outils utilisés durant six décennies de production. Hans Hartung, qui place l’expérimentation au cœur de son travail, incarne aussi une modernité sans compromis, à la dimension conceptuelle. Les essais sur la couleur et le format érigés en méthode rigoureuse d’atelier, le cadrage, la photographie, l’agrandissement, la répétition, et plus surprenant encore,  la  reproduction  à l’identique de nombre de ses œuvres, sont autant de recherches menées sur l’original et l’authentique, qui résonnent aujourd’hui dans toute leur contemporanéité. Hans Hartung a ouvert la voie à certains de ses congénères, à l’instar de Pierre Soulages  qui a toujours admis cette filiation.

L’exposition est construite comme une succession de séquences chronologiques sous la forme de quatre sections principales. Composée non seulement de peintures, elle comprend également des photographies, témoignant de cette pratique qui a accompagné l’ensemble de sa recherche artistique. Des ensembles d’œuvres graphiques, des éditions limitées illustrées, des expérimentations sur céramique, ainsi qu’une sélection de galets peints complètent la présentation et retracent son itinéraire singulier.

Afin de mettre en relief le parcours d’Hans Hartung, en même temps que son rapport  à l’histoire de son temps, cette exposition propose des documents d’archives, livres, correspondances, carnets, esquisses, journal de jeunesse, catalogues, cartons d’invitations, affiches, photographies, films documentaires, etc.

Figure incontournable de l’abstraction au XXe siècle, Hans Hartung ne se laisse pas pour autant circonscrire dans ce rôle de précurseur historique, car sa vision d’un art tourné vers l’avenir, vers le progrès humain et technologique, vient nous questionner aujourd’hui encore. Le parcours met en tension et en dialogue ces deux aspects complémentaires qui constituent le fil rouge de cette exposition.

Un catalogue comprenant une quinzaine d’essais et une anthologie de textes est publié aux Éditions Paris Musées.

www.mam.paris.fr

Avec la collaboration de la Fondation Hartung – Bergman

Biographie de l’artiste HANS HARTUNG 

Né à Leipzig en 1904, Hans Hartung est considéré comme l’un des chefs de file de la peinture abstraite. Son parcours débute en 1922 avec ses premières aquarelles qui frappent par leur pure expressivité, alors même qu’Hartung ignore les théories de Kandinsky, dont il ne découvre l’œuvre que quelques années plus tard. C’est le début d’une carrière  qui durera près de soixante-dix ans et sera rythmée par d’incessantes innovations formelles et techniques.

Les années 1930, marquées par une vie de plus en plus précaire et quasi-nomade entre la France, l’Allemagne, la Norvège ou encore l’Espagne, sont aussi celles durant lesquelles Hartung met en place son vocabulaire formel. S’émancipant du cubisme et restant à distance du surréalisme, il commence alors à produire ses peintures en reportant, selon la technique de mise au carreau, ses petits formats exécutés spontanément sur papier, selon un procédé qu’il emploiera jusqu’en 1960. Présenté comme le chef de file d’une peinture gestuelle, lyrique et émotionnelle, il se passionne pourtant aussi pour l’astronomie, les mathématiques, et sa peinture ne se comprend pleinement qu’en tenant compte de cette part rationnelle.

Hans Hartung reçoit à partir des années 1950, alors qu’il est âgé d’une quarantaine d’années, un accueil critique très favorable. Il participe à de nombreuses expositions et est rapidement considéré comme le chef de file de l’« Art Informel ». En 1960, il se voit décerner le Grand Prix International de peinture de la Biennale de Venise. De grandes rétrospectives lui sont consacrées en Europe et aux États-Unis, avec une exposition monographique au Metropolitan Museum de New-York en 1975. Les années 1960 marquent un tournant. En recherche de nouvelles expériences, il renouvelle littéralement son œuvre, par l’utilisation d’une large panoplie d’outils qui lui servent à griffer, gratter la surface de la toile.

L’HOMME FACE À L’HISTOIRE 

Doté d’une véritable vision artistique, Hans Hartung a débuté très jeune, en quête d’une abstraction gestuelle pure, libérée de toute contrainte symbolique ou esthétique. Personnalité artistique forte, il incarne une identité européenne, moderne et démocratique. Après avoir vécu de nombreuses épreuves à la fois personnelles et liées à l’histoire des conflits entre l’Allemagne et la France (engagé par nécessité dans la légion étrangère, il est blessé et perd une jambe), il connaît le succès à partir de la fin des années 1940 et devient une figure majeure de la scène artistique parisienne. Il épouse en 1929 l’artiste Anna-Eva Bergman, norvégienne d’origine, dont il divorce avant de se marier en 1938 avec la peintre Roberta González, fille du sculpteur Julio González, qu’il quitte pour ré-épouser Anna-Eva Bergman en 1957.

Allemand exilé en France, sa vie couvre le XXe siècle. Il sera témoin de l’histoire mouvementée de son pays d’origine jusqu’à la chute du Mur de Berlin quelques semaines avant son décès. En France, comme en Allemagne, il reçut tous les honneurs – pour ses faits de guerre comme pour son œuvre – et fut l’objet d’une grande attention publique. Dans les deux pays, en raison de ses prises de position antinazies, il incarnait dans l’après-guerre la figure de l’artiste résistant, exemplaire.

Le peintre avait conçu bien avant son décès l’idée de la Fondation Hartung-Bergman qui conserve aujourd’hui ses archives basées sur un système de classement et d’enregistrement mis au point très tôt dans sa carrière. Le recul historique permet de réévaluer l’importance de cet artiste qui connut, de son vivant, une renommée internationale et une véritable consécration.

UN DÉPLOIEMENT DE TECHNIQUES 

Chercheur infatigable, acteur d’une révolution formelle, Hans Hartung, aura produit un nombre considérable d’œuvres (15 000). Il aura mis au point progressivement un certain nombre de processus de travail comme le cadrage de cartons sur baryté ou le découpage notamment pour des séries d’encres ou photographies. Hartung fait régulièrement des va-et- vient entre les différentes techniques, et transpose le fruit de ses investigations dans les techniques d’impression sur les œuvres picturales (incisions dans la peinture inspirées par la gravure, photographies de ciels servant de source pour les tableaux nuages, etc.).

C’est surtout pour la peinture qu’il a déployé une forme particulière de travail, à la fois pour des raisons d’économie mais aussi pour des explorations plastiques, en ayant recours à la pratique du report et de la mise au carreau de certains pastels ou dessins avec un agrandissement ultérieur sur toile. Au début des années 1960, il mit fin définitivement à cette méthode initiée dès les années 1930.

De façon à surpasser les contraintes physiques qui s’imposaient à lui, l’artiste a su inventer des manières de peindre que ce soit en s’adjoignant la présence d’assistants à l’atelier ou en peignant des polyptyques afin de maintenir le champ nécessaire au déploiement de son geste. La diversité des expérimentations, grâce à l’utilisation d’une large panoplie d’outils révèle l’ampleur de la capacité de renouvellement de l’artiste. Le choix d’œuvres présentées inventorie les moyens de pulvérisation développés par l’artiste après 1960 : l’aspirateur inversé, l’aérosol, le spray, la tyrolienne, la sulfateuse à vigne, le pistolet à air comprimé ; les outils entrés à l’atelier comme le balai de genêts, la serpette.

HANS HARTUNG ET LE MUSÉE D’ART MODERNE DE PARIS

La dernière rétrospective du vivant de Hans Hartung eut lieu en 1969 au Musée national d’Art Moderne. En 1980, le Musée d’Art Moderne de Paris présenta une exposition qui rassemblait 300 œuvres de 1922 à 1939 mettant l’accent sur l’historicité de sa démarche artistique et l’antériorité de ses œuvres par rapport au développement de « l’abstraction lyrique ». Le Musée d’Art Moderne a présenté à deux reprises des œuvres de Hans Hartung au cours des dix dernières années : les peintures d’une seule journée de travail, le 4 juin 1989 ainsi que sa dernière œuvre T1989-N10 figuraient dans l’exposition Deadline (2009) consacrée aux ultimes productions d’une quinzaine d’artistes ; en 2017,le musée accrochait dans le parcours des collections un ensemble de quatre œuvres de grand format datant de la dernière période de l’artiste, complétant ainsi le fonds existant de treize œuvres, dont certaines entrées par le legs Girardin en 1953.

Cette exposition s’inscrit dans le prolongement d’un ensemble d’expositions présentées au cours des dernières années dédiées à des artistes abstraits, depuis Mark Rothko (1997) jusqu’à Zao Wou-Ki (2018-2019), en passant par Bridget Riley (2008) ou Sonia Delaunay (2014). Elle participe également à l’exploration et à la réévaluation de l’œuvre de grands artistes de la seconde moitié du XXe siècle menées, lors d’amples rétrospectives, par le musée depuis plusieurs années, qu’il s’agisse de Pierre Soulages (1996) ou plus récemment de Serge Poliakoff (2013), Lucio Fontana (2014), Bernard Buffet (2016), Karel Appel (2017) ou encore de Jean Fautrier (2018).

Hans Hartung autoportrait sur carton 1922 La fabrique du geste Musée d'Art Moderne de Paris 2019 Photo VB
Hans Hartung autoportrait sur carton 1922 La fabrique du geste Musée d'Art Moderne de Paris 2019 ©VB
Hans Hartung 1962 La fabrique du geste Musée d'Art Moderne de Paris 2019 PhotoVB
Hans Hartung 1962 La fabrique du geste Musée d'Art Moderne de Paris 2019 ©VB
Hans Hartung 1938 sur CelotexLa fabrique du geste Musée d'Art Moderne de Paris 2019 ©VB
Hans Hartung 1938 sur CelotexLa fabrique du geste Musée d'Art Moderne de Paris 2019 ©VB

Parcours de l’exposition

1904 – 1939 : VERS L’ABSTRACTION

À partir des années 1920, alors qu’il est encore lycéen, Hans Hartung expérimente divers supports et techniques. Dans ses premières séries d’aquarelles abstraites de 1922, qu’il décrit comme des « taches », les couleurs fluides se heurtent et se mêlent. En 1924, les fusains et les sanguines sur papier affirment un trait sobre et vigoureux. Ces recherches témoignent de sa connaissance de l’expressionnisme allemand et participent de son orientation vers l’abstraction, alors que cette nouvelle tendance picturale se diffuse en Europe.

Le jeune peintre admire par ailleurs Rembrandt et Goya, qu’il copie tout en simplifiant le motif. La découverte du cubisme et l’usage du nombre d’or nourrissent les différentes voies qu’il explore. Pour des raisons économiques autant que picturales, il utilise dès 1932- 1933 la mise au carreau et le report de certains pastels ou dessins, qu’il agrandit sur la toile. Dès cette période, Hans Hartung pose les jalons d’une méthode de travail fondée sur la série ; c’est aussi dans la répétition que s’ancre la liberté de son geste.

Au début des années 1930, sur l’île de Minorque (Espagne), où il s’est retiré avec Anna-Eva Bergman, puis à son retour à Paris en 1935, Hartung s’affranchit des styles qu’il avait explorés pour définir sa propre voie. Ses compositions tendent à l’équilibre, jouant sur les interactions entre aplats colorés, fonds et signes graphiques. Dès cette période, ses toiles traduisent une force, une rigueur et une tension qui s’expriment par un vocabulaire plastique fait de grilles, de barreaux noirs et d’éléments calligraphiques.

Hans Hartung peint peu pendant la guerre ; il est alors confronté à d’importantes difficultés matérielles. Son engagement dans la Légion étrangère fin 1939 le contraint à réduire considérablement son activité. Quelques oeuvres sur papier témoignent de sa précarité mais aussi de son obstination à travailler. Une série de « têtes » représentées de profil, inspirées de la sculpture de Julio González et du tableau Guernica de Pablo Picasso (1937), incarnent l’effroi de l’artiste face à la violence d’une époque et à l’angoisse de tout perdre.

De retour à Paris, invalide de guerre, Hans Hartung travaille dans un grand dénuement dans l’atelier de Julio González, décédé en 1942. Il poursuit ses recherches d’avant 1939 en reprenant le principe du report et en s’appuyant sur ses dessins antérieurs. Ses nouvelles oeuvres se caractérisent par un agrandissement du format, un style calligraphique plus ample et un emploi accru du signe noir sur fond coloré.

Hartung adapte sa manière de peindre aux contraintes physiques liées à la perte de sa jambe droite. Il exécute désormais des oeuvres directement sur de petits formats. Les centaines d’oeuvres sur papier réalisées à l’encre au milieu des années 1950 jouent un rôle fondamental : grandes comme la main, elles constituent un véritable laboratoire de formes, dont quelques-unes sont reportées sur toile, composant les peintures dites des « palmes ».

1957 – 1970 : AGIR SUR LA TOILE

À la fin des années 1950, Hartung travaille principalement sur papier, réalisant quantité de pastels selon une gestualité rapide et nerveuse, annonciatrice des grattages des années 1960. Les peintures, peu nombreuses, sont les dernières exécutées à l’huile et selon la technique du report. L’artiste agit désormais plus librement sur la toile et parvient spontanément à la forme recherchée, sur de grands formats. À partir de 1960, il expérimente la pulvérisation avec des outils aussi divers que l’aérosol, le spray ou encore un pistolet de carrossier à air comprimé. Ces instruments, qui amplifient le geste, constituent le prolongement de son corps. Afin d’optimiser la collaboration avec les assistants, cette panoplie d’outils est ordonnée, classée, numérotée.

Elle est également photographiée, archivée, dans un souci de documenter toutes les étapes du processus de travail. La gamme colorée, restreinte, joue sur des tons froids, presque acides : le bleu, le vert turquoise très clair, le jaune citron, le brun foncé presque noir ou tirant sur le vert. La superposition des couleurs permet un travail sur la surface picturale par grattage. Cette technique consistant à enlever de la matière fait écho à la xylogravure et à la lithographie, qu’il pratique par ailleurs. Hartung fait dialoguer les différents procédés. On retrouve les incisions et signes graphiques inspirés de la gravure dans les photographies de ciels striés par des éclats de lumière ; celles-ci servent à leur tour de source d’inspiration pour les tableaux aux effets de halo nuageux.

1971 – 1989 : LE GESTE LIBÉRÉ

Au début des années 1970, la palette de Hartung prend des accents inattendus en osant des associations de couleurs qui semblent se mettre au diapason d’une époque marquée par l’esthétique pop et le psychédélisme. L’année 1973 s’avère très prolifique, avec 142 peintures, 591 œuvres sur papier, 121 estampes. Si une partie de cette production est réalisée à Paris, dans l’atelier de la rue Gauguet, l’essentiel voit le jour dans la nouvelle propriété d’Antibes, où Hans Hartung et Anna-Eva Bergman s’installent au cours de l’été. L’expérimentation se déploie alors dans deux grands ateliers, dont un à ciel ouvert. Le peintre s’entoure d’une équipe hébergée dans la propriété. L’organisation du travail et le rythme de production ne sont pas sans évoquer une factory à la façon d’Andy Warhol…

Les peintures sur carton témoignent de l’amplification de la production (14 cartons réalisés dans la journée du 29 mars 1977). Hartung se sert de larges rouleaux de lithographie pour peindre des tableaux de grand format et emploie le carton baryté, support utilisé en photographie dont il exploite la brillance dans plusieurs séries.

De 1977 à 1986, Hartung réinvente ses outils. Le balai de branches de genêt trempées dans la peinture et frappées sur la toile, la serpette, la tyrolienne — utilisée dans le bâtiment pour les enduits — et le pulvérisateur à vigne sont quelques-uns des instruments trouvés ou fabriqués pour projeter, tracer, gratter, brosser, abraser, etc. De 1986 à 1989, très affaibli physiquement par un accident cardiovasculaire, le peintre intensifie pourtant son rythme de production de manière spectaculaire, dans une fureur de peindre qui s’exprime à travers de très grands formats allant jusqu’à 3 × 5 mètres.

DE MANIÈRE TRANSVERSALE LA PHOTOGRAPHIE

Hans Hartung s’est intéressé à la photographie très jeune ; il a pris environ 15 000 photographies au cours de sa vie. Il avait toujours un appareil à portée de main ; il mitraillait à certains moments faisant de nombreux autoportraits et des portraits de ses proches. Une sélection de photographies représentant ses recherches sur les formes (nuages, lumières dans la nuit, mouvements sur l’eau, enchevêtrements de branches, pierres), et un choix de portraits sont présentés.

LA CÉRAMIQUE

En 1972, lors d’un séjour dans le Sud de la France au moment où l’atelier d’Antibes est en construction, Hans Hartung découvre la céramique étant invité à expérimenter ce nouveau medium à la galerie Maeght qui possède un four. Il vient gratter, creuser, griffer la matière avec plaisir et intérêt comme il l’a fait avec d’autres techniques.

L’ŒUVRE GRAVÉ

L’œuvre gravé constitue un pan très important mais plus méconnu du travail de Hans Hartung. C’est pourtant un domaine qu’il a régulièrement investi, rivalisant d’innovations et l’abordant dans toutes ses possibilités : lithographie, eau forte, xylographie, gravure, monotype, estampe.

LES ATELIERS

Passionné d’architecture, Hartung a fait construire plusieurs ateliers dans lesquels il a vécu et travaillé : Minorque en 1932, puis rue Gauguet à Paris en 1959, et à Antibes où il vécut de 1973 à son décès.

DOCUMENTS ET ARCHIVES

Des documents, parfois inédits, comme son journal de jeunesse et les registres d’atelier, sont présentés sous vitrines. Les correspondances avec des artistes ou des critiques d’art et les conservateurs de son époque (Otto Dix, Calder, Will Grohmann ou encore Artaud) témoignent de son appartenance aux réseaux de sociabilité du milieu artistique de l’époque. Au sein de celui-ci, ses relations avec les deux femmes qui partageront successivement sa vie, Anna-Eva Bergman et Roberta González, seront développées, ainsi que les amitiés, en particulier avec Henri Goetz, Jean Hélion, Julio González ou encore Pierre Soulages.

DOCUMENTS AUDIOVISUELS

Plusieurs films et extraits de films documentaires sont projetés dans l’espace de l’exposition. Visite chez Hartung : Alain Resnais a réalisé un film documentaire en 1947 dans l’atelier d’Arcueil qui n’a pas été sonorisé au moment du tournage, faute de moyens. Pour l’exposition, le musée a fait sous-titrer le film avec le texte que l’historienne de l’art Madeleine Rousseau avait écrit pour qu’il soit lu en voix-off à l’époque. Hartung, 1989 : Tournée par les assistants en 1989 dans l’atelier d’Antibes, la vidéo montre l’artiste, en fauteuil roulant, peignant avec une sulfateuse des tableaux de grand format.

Hartung avait également fait l’objet d’une grande attention de la part des média télévisés internationaux ; plusieurs extraits de productions audiovisuelles documentaires montrant l’artiste au travail à l’atelier sont projetés.

Prix du catalogue (Éditions Paris Musées) : 44,90 €

PRÉFACE FABRICE HERGOTT, DIRECTEUR DU MUSÉE D’ART MODERNE DE PARIS

Il y a dix ans exactement, à l’automne 2009, dans les mêmes salles du musée d’Art moderne, l’exposition « Deadline » tentait d’appréhender la façon dont, chez quelques artistes de la fin du xxe siècle, la conscience de leur mort annoncée, la proximité de la vieillesse, la dimension inéluctable d’une maladie les avaient conduits à confronter leur œuvre, sous un angle inédit, à l’imminence de la disparition. Toute l’exposition se fondait sur la découverte, presque vingt ans auparavant, des tout derniers tableaux peints par Hans Hartung, en 1989, au pulvérisateur dans son atelier d’Antibes. Des peintures associant la couleur, le geste à une liberté de forme et d’action qui était, et reste aujourd’hui, sans équivalent dans l’histoire de l’art moderne.

La présence de Hartung n’était pas inédite au musée d’Art moderne. Sa dernière exposition majeure à Paris y avait été organisée de mars à septembre 1980, rassemblant plus de trois cents œuvres des premières années. En se concentrant sur les débuts, « Hartung. Œuvres de 1922 à

1939 » entendait donner plus de consistance à son image. Il s’agissait de rappeler à quel point Hartung était en avance sur son temps, plus de vingt ans avant l’éclosion, dans les années 1940, de l’art informel et de l’art américain en particulier.

Dans les collections du musée, la présence de l’œuvre de Hartung est également significative. Depuis la très belle composition de 1946, entrée au musée avec le legs Girardin en 1953, complétée dans les années 1960 grâce à l’achat et au don par l’artiste de deux grands tableaux qu’il venait de peindre, le fonds Hartung s’est encore enrichi par l’acquisition (achats et don), en 2017, de quatre peintures de la dernière période. Celles-ci furent alors présentées dans la plus grande salle des collections du musée, selon un dispositif monumental autour de l’abstraction et du geste (qui incluait entre autres des œuvres de Simon Hantaï et de Christopher Wool).

Quarante ans donc après la dernière grande exposition Hartung à Paris, celle qu’accompagne cet ouvrage est la dernière étape en date d’un long processus de passage d’une obscurité relative à la lumière. Une démarche que l’on doit essentiellement à la Fondation Hartung-Bergman, voulue par l’artiste et sa compagne, Anna-Eva Bergman, peu avant leur mort. Cette action de mise en valeur n’a cessé d’associer l’œuvre de Hartung  à d’autres artistes, à des critiques, historiens d’art ou conservateurs de musée, invités à comprendre son importance et à permettre qu’elle agisse en écho à leurs préoccupations. Ce long et exemplaire travail est parti d’un réseau de convictions selon lesquelles l’œuvre de Hartung se situe au-delà de l’image de peintre gestuel qu’il a pu laisser dans la mémoire collective. La peinture gestuelle, dont il est l’inventeur, s’avère dans sa pratique bien davantage qu’un élégant principe de composition.

Revoir Hartung à Paris produit une curieuse impression de dilatation du temps. Que s’est-il passé pour que cette œuvre, non montrée dans un grand musée parisien depuis longtemps, soit redevenue si nécessaire ? Avec son nom en invective, ses fulgurances et la violence qui a percuté sa vie, Hartung est l’une des figures majeures du xxe siècle, l’un des artistes qui a donné à la peinture une dimension si radicale que son effet a non seulement traversé son temps mais continue à s’imposer tel un nouvel horizon : une représentation du monde, du rapport de l’être humain à son environnement peu commune dans l’histoire de l’art moderne.

Si son œuvre se fonde dès l’enfance sur l’expérience de la foudre et des éclairs, elle se matérialise très précocement, à l’âge de dix-sept ans, dans les premières aquarelles abstraites, qui seront comme sa carte au trésor, le programme d’une recherche à laquelle il se consacrera jusqu’à ses derniers jours. Hartung a eu l’intuition d’un nouvel espace, qu’il n’a ensuite cessé de parcourir et d’enrichir. Un espace de mouvement, de spontanéité, de contrôle, où le corps se trouve impliqué, un espace performatif sur une feuille de papier ou sur la surface d’une toile, s’éloignant de l’image et même de la forme.

L’art moderne ne s’est pas arrêté avec la Seconde Guerre mondiale. L’invention et le renouvellement ont été constants tout au long du siècle. S’il s’agit de rendre compte de la vitalité de cet art en rupture, les musées se doivent aujourd’hui de visiter de tels moments, aux œuvres souvent rugueuses, encore un peu délaissées par le plus large public mais si essentielles pour comprendre et aborder l’accélération du temps que nous paraissons vivre.

Hartung, qui a passé l’essentiel de sa vie en France, est un artiste universel. Un peintre de la couleur et peut- être aussi de la question de la reproduction, au centre de sa pensée. Hartung n’est pas qu’un artiste de musée. Ses tableaux lient le cosmos à l’intime, la perception de l’univers aux mouvements intérieurs. Ils sont une condensation, ils transforment le rapport au monde en tranchant dans le vif de la forme. L’œuvre, prolifique, ne peut être réduite au geste : elle est bien plus préméditée et maîtrisée qu’il n’y paraît. Son apparente froideur est elle-même une tactique de la rétention dans l’abandon, de cohésion dans le déséquilibre. Hartung n’a eu de cesse de perfectionner sa technique picturale et son sujet. Ses peintures sont faites pour retenir l’attention et ouvrir une porte vers l’au-delà.

Leur contenu complexe, difficile à réduire à de la virtuosité, est l’affirmation de l’individu dans le monde. Un grand tableau n’est pas un tableau brillant, mais un tableau dont on ne comprend pas la raison d’être.

Hartung a ouvert la peinture à une nouvelle dimension en l’associant aux techniques de reproduction diverses, de la lithographie à la photographie. L’histoire de l’art est faite de paternités qui nous semblent secrètes car issues le plus souvent de l’obscurité de la matière et des outils, que seule la pratique de l’artiste met en lumière.

Dans les années 1990, il était difficile, pour ceux ayant parcouru le chemin jusqu’à la magnifique Fondation Hartung-Bergman, sur les hauteurs d’Antibes, de ne pas être pris de stupeur devant les tableaux peints in extremis, mais si frais, si libres et en réalité si beaux qu’il est impossible de ne pas les mettre en lumière. Ils sont incomparables par le « lâcher-tout » qui fait passer non seulement la peinture mais l’art entier dans une autre dimension. Il est évident que cette liberté soudaine, Hartung l’avait construite dès les premières aquarelles, qui dépassent l’invention formelle.

L’exposition « Hans Hartung. La fabrique du geste » montre que l’artiste fut une sorte de pionnier dans l’art moderne et, surtout, que son œuvre est majeure, qu’elle a non seulement amené de très nombreux artistes à s’y référer de manière consciente, avouée ou non, mais aussi intégré notre perception de l’espace et du temps comme une évidence.

Depuis dix ans, en France, Hans Hartung a été exposé à plusieurs reprises. Le travail commencé par François Hers dans les années 1990 a porté ses fruits. Xavier Douroux, avec le Consortium, a été à l’origine de « Hartung et les peintres lyriques », en 2016, exposition soulignant le lien avec les œuvres d’artistes de plusieurs générations.

Les encouragements et les témoignages de François Hers, qui dirigea la Fondation Hartung-Bergman de sa création en 1994 à 2014, et des anciens assistants du peintre, Jean- Luc Uro et Bernard Derderian, ont nourri significativement la conception de cette exposition. Je tiens à remercier toute l’équipe de la Fondation : Bernard Derderian, qui nous a accompagnés depuis les toutes premières visites à Antibes, Jean-Luc Uro, Elsa Hougue, enfin Daniel Malingre, son président, et Thomas Schlesser, son directeur. Avec ce dernier s’est nouée une de ces complicités fondées sur la même vision d’une finalité, la même admiration pour l’œuvre. Une admiration relayée au musée d’Art moderne de Paris par Odile Burluraux, qui a déjà travaillé en 2009 à l’exposition « Deadline », découvrant alors l’œuvre tardive de Hartung. Cette fidélité l’a conduite à la présente rétrospective, pour laquelle son engagement a été sans retenue. Qu’elle en soit remerciée, ainsi que Julie Sissia qui l’a assistée, pour la qualité de ses recherches, le service des expositions pour son accompagnement, de même que l’équipe du catalogue, enfin les collaborateurs du musée d’Art moderne et, plus largement, de Paris Musées.

MUSÉE D’ART MODERNE DE PARIS

11, Avenue du Président Wilson, 75116 Paris Tél. 01 53 67 40 00

Mardi au dimanche de 10h à 18h (fermeture des caisses à 17h15) Nocturne le jeudi de 18h à 22h seulement pour les expositions (fermeture des caisses à 21h15) Fermeture le lundi et certains jours fériés 

Tarif plein : 13€ Tarif réduit : 11€ Gratuit pour les -18 ans

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