Othello Tragédie shakespearienne à forte consonnance contemporaine

Othello / Cyril Gueï , le Maure de Venise, est un valeureux guerrier à qui tout devrait réussir . Las ! La vilenie humaine en décide autrement : le bel Othello propulsé au grade de général gouverneur de Chypre , pour ses vertus de stratège militaire contre l’envahisseur turc , terminera la pièce noyé dans sa folie , au comble du désespoir pour avoir occis sa belle , Desdemone , victime opportuniste de la paranoïa de son ex-amoureux .

Dans la vraie vie , les choses ne se terminent pas toujours aussi mal  quoique  la mise en scène d’Aurore Fattier , on ne peut plus contemporaine , tendrait à nous prouver le contraire . Voici une histoire datée de quatre siècles qui nous en dit davantage sur notre faculté à accorder de la confiance là où la plus grande défiance serait de mise . D’où vient donc cette étrange manie de porter si haut le deuil de notre intelligence ? Othello en mode amour inconditionnel et partagé  avec la douce Desdemone , n’a d’oreille que pour l’ignoble Iago , expert en intrigue , dont pourtant il se méfie . Othello le Maure laisse le poison du doute s’insinuer le plus librement  du monde dans ses veines . Sommes-nous si faibles , si malleables ? 

Dès lors que la question se pose , notre détestation change de camps : allons donc Monseigneur Othello, où as-tu rangé ton âme ? ton coeur ? Au début de la pièce, tu es franc, honnête et noble . Mais , la jalousie, petite soeur de l’orgueil,  tue plus surement que la peste , le soupçon fait son chemin ,  creuse des ornières marécageuses nauséabondes ou se perdent les justes  ; voici l’enfer messieurs-dames , larvé  bien au chaud niché en nous-mêmes telle une mante religieuse qui fait son travail de sape consciencieusement . L’enfer, c’est nous ! Clouzot l’avait bien montré , la jalousie mène au meurtre , François Cluzet assassine Emmanuelle Beart , Othello assassine Desdemone . La folie des hommes vient de leur orgueil ( la chose se conjugue aussi au féminin , pas de sexisme entre nous NDA) 

Ainsi, au début , tout est clair , tu sais vers qui tourner ta colère , il y a un méchant , le prénommé  Iago/Koen De Sutter,  qui ourdit contre le Maure qu’il hait de toutes ses forces : trop beau , trop fort , trop puissant , trop aimé, trop noir … c’en est trop vraiment pour le fourbe qui va s’échiner à faire descendre Othello de son piedestal …et y parvenir au-delà de ses espérances en seulement deux jours . Iago , genre d’Iznogoud dont le raffinement en matière de perfidie atteint des sommets de perfection , déplace ses pions , abat ses cibles à coup de spams ouverts en toute innocence , ami spectateur version 2019 , sens-toi concerné ! Aurore Fattier nous emmène en plongée dans les coulisses d’un pouvoir facile à transposer au présent  et dont les protagoniste passent de l’avant-scène à l’arrière de l’écran suivant les vents favorables .On connaît ça bien sur.

Cyril Gueï , rencontré avec Aurore Fattier en fin de spectacle , justifie ainsi le manque de discernement du héros qu’il interprète :  Othello n’a pas grande assurance car il n’oublie pas qu’il est l’étranger venu défendre un état qui n’est pas le sien , seule son utilité  lui tient lieu de  légitimité . Ce qui explique qu’il se laisse manipuler par Iago dont il devrait pourtant  en effet envisager les motivations . Par ailleurs , la force qu’il retire de l’amour partagé avec Desdemone est aussi sa faiblesse : à l’orgueil d’être aimé de la plus belle fille du lycée/ du village / de ta boite ,  succède l’angoisse de la perdre , cela provoque une vraie fragilité .

Aurore Fattier , metteure en scène d’Othello que j »interpelle sur cette question de l’évidence contemporaine de sa pièce : c’était le travail central , permettre au public de percevoir ce qui était actuel dans  le thème d’Othello, raconter cette fable , une histoire d’amour très sincère , tout en insérant des séquences liées à l’histoire tragique de l’étranger jamais vraiment intégré  qui restera pour toujours l’ancien esclave . Par  exemple , le rêve incendiaire que fait Othello , la conversation du couple placé mi XIX ème dans l’Etat du Mississipi  , sont des rajouts qui servent mes intentions. Aussi , j’utilise beaucoup la video qui me permet de naviguer d’une époque à l’autre , de Venise à Chypre et d’opérer des focus que n’autorise pas le seul jeu théâtral , comme cette guerre que l’on ne comprend que virtuellement. J’ai essayé de traiter Othello à la manière esthétique du roman noir , comme un vrai Thriller.

Interrogeant Aurore Fattier sur les raisons de l’apparition de la chanteuse sur scène entonnant mélancoliquement et assez maladroitement l’air de Black is the color chantée en son temps par Nina Simone  : j’ai cherché à créér une dissonnance entre cette ritournelle sentimentale et la réalité tragique de la pièce dans une atmosphère plutôt lynchéenne , il ne s’agissait pas de convier une chanteuse d’opéra pour obtenir une parfaite interprétation. 

Une question : Othello est-il vraiment noir? rien n’est moins sur  car lorsque Shakespeare utilisait le mot noir, il faisait référence à quelqu’un dont la couleur de peau était simplement plus foncée que celle d’un Anglais . D’ailleurs ,le metteur en scène Thomas Ostermeier avait d’abord confié le rôle d’Othello à Sebastian Nakajew , ne parlons pas de la longue pratique du Blackface . A l’époque de Shakespeare, les Maures pouvaient être originaires d’Afrique – du Nord-Ouest -mais aussi du Moyen-Orient ou même d’Espagne. En outre , Shakespeare s’est inspiré d’une histoire écrite par Giovanni Battista Giraldi : Abd el-Ouahed ben Messaoud secrétaire du souverain marocain et ambassadeur à la cour de la reine Élisabeth Ire d’Angleterre en 1600 , est bien celui qui a inspiré Shakespeare pour le personnage d’Othello.

La prouesse de Aurore Fattier : avoir fait d’Othello , tragédie Shakespearienne écrite en 1604 , un polar actuel à rebondissements, si hâletant que le public a totalement adhéré y compris la jeune garde conviée probablement par son corps enseignant.

Deux ou trois choses me viennent en tête : la manipulation commence souvent par la flatterie . Souvenons-nous : tout flatteur vit aux depens de celui qui l’écoute , s’il est ignoré , il est empêché d’agir. Et lorsque Shakespeare a écrit «La Nuit des rois , il avance l’idée que vous pouvez rendre quelqu’un fou simplement en lui disant qu’il l’est . La parole est puissante, Othello ,  le valeureux guerrier en a fait les frais.

Aurore Fattier a deux projets en préparation : avec l’auteur flamand Tom Lanoye  et une adaptation d’Hedda Gabler, pièce norvégienne d’Erik Ibsen .

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