Retour à Reims mise en scène Thomas Ostermeier d'après Didier Eribon Objet théâtral filmé Un témoignage politico-familial
Avec Irène Jacob Blade MC AliMbaye Cédric Eekhout

« Je n’ai pas assisté aux obsèques de mon père », lit-on dès les premières pages du Retour à Reims de Didier Eribon. Pas tout à fait Aujourd’hui , maman est morte , mais on y pense un peu tout de même, bien que la comparaison n’aille pas vraiment  plus loin. Au départ, raconte Didier Eribon,  il s’agissait plutôt de m’expliquer auprès de mes proches et de mes amis , raconter pourquoi j’avais fui ma famille , mon père en particulier , et quel était le contexte exact de cette rancoeur. Je ne me doutais pas que le travail d’écriture serait un jour adapté au théâtre et obtiendrait une telle audience.  

Le metteur en scène berlinois  Thomas Ostermeier adapte le livre éponyme du sociologue Didier Eribon . Comme ce dernier est le centre de son sujet , Ostermeier choisit de montrer la réalisation d’un documentaire sur l’écrivain lui-même. Il  met en scène un dispositif particulier : nous sommes dans un studio d’enregistrement ,  prêté pour l’occasion par Tony/Blade Mc AliMbaye , l’ingénieur-son à son copain Paul /Cédric Eekhout , jeune réalisateur, l’histoire est racontée par Catherine/ Irène Jacob en voix off , le documentaire est illustré par de nombreuses archives ou réminiscences visuelles qui servent de trame aux réflexions de l’auteur et au questionnement des comédiens. 

Pourquoi Didier Eribon a-t-il du attendre 20 ans avant de revenir à Reims ? Il y a la raison personnelle , l’homophobie et l’intolérance de son père . Mais dans le train qui le ramène à Reims , sa reflexion glisse naturellement  dans une dimension plus large , le cadre socio-politico-économique au coeur duquel il a grandi ,  pré-déterminant de son avenir et de celui de toute la classe ouvrière dont sa famille faisait partie . Ainsi , réalise-t-il que sa fuite vingt ans auparavant n’était pas seulement le fait d’une rupture familiale , mais également le seul moyen d’échapper au contexte social de son enfance , un rejet du milieu ouvrier caractérisé par l’acceptation de la supèriorité des classes dominantes sur les dominés. Encore un glissement pour se plonger dans les mécanismes d’exclusion de notre société conjuguables  au passé , au présent – l’écran laisse apparaître les gilets jaunes manifestant à Paris- et à l’avenir traduites par la volonté plus ou moins tacite de laisser les dominés là où ils se trouvent afin qu’ils ne songent pas à prendre la place des dominants , basique et  même archaïque : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées ! ( inspiration de Cicéron qui écrivait  » que chacun s’exerce dans l’art de ce qu’il connaît « , plus élégant certes mais dont la signification est identique ; autre variante moins intellectuelle : Louis de Funès/ Saluste dans la Folie des grandeurs : les riches sont faits pour être très riches, les pauvres , très pauvres , c’est comme ça ! ) .

 » Mon père était au parti communiste comme toute la classe ouvrière ; il était né en 1929 d’une famille composée de 12 enfants ». C’est seulement grâce à sa mère que Didier Eribon est allé au lycée et a passé le bac puis poursuivi des études, le goût pour l’art et la litterature est venu ensuite. D’une part, Retour à Reims conte l’histoire  de l’ascension du fils d’ouvrier devenu journaliste . D’autre part , le parcours de ses parents , et de toute une classe ouvrière , autrefois communistes convaincus, devenus adeptes du Front National, à la recherche , non d’une identité mais d’un rattachement actif en lieu et place d’une gauche disparue. Comment les choses en sont-elles arrivées là? Quelle est la responsabilité de la gauche ? Aurait-elle, comme l’intellectuel Eribon lui-même, renoncé à son passé ?

La pièce et l’essai sont l’occasion d’ un questionnement opportun sur ce qui construit – ou détruit – notre identité et sur le réel contrôle que nous avons ou non de notre présent et de notre avenir , d’autres mots pour parler de liberté. Voilà , la vraie question , où se trouve l’essence même de notre vie ? doit-on s’en éloigner pour mieux y revenir , comprendre de quoi sommes-nous faits ? De notre histoire familiale , certes , mais aussi du canevas historico-social de celle-ci , comme  raconte , en rappant,  à son tour Tony l’ingenieur-son  , le batard du terroir , à Paul et Catherine , le parcours sacrifié de son grand-père, tirailleur sénégalais pendant la guerre.

Irène Jacob la voix off : l’élément vital qui anime la pièce en la ponctuant d’autant de points d’interrogation qu’elle propose de séquences .  Irene Jacob , la voix de Didier Eribon , rencontrée en amont de la pièce , par téléphone , donne quelques éclaircissements sur la raison d’être de cette voix off.

« Thomas Ostermeier a beaucoup travaillé avant de choisir une femme pour interpréter l’auteur de cet essai socio-philosophique , c’était une façon d’ouvrir le texte à tous . Durant les premières 45 minutes , la voix off doit  traduire  au mieux l’émotion contenue dans le texte , en particulier lors des allusions au cheminement intime de l’auteur . » IJ

« Je fais souvent des lectures publiques , je suis donc aguerrie à cet exercice , il ne s’agit pas seulement de lire une histoire, il faut entendre la voix de l’auteur , son humeur , du moment ;  sourit-il , est-il triste ? Tout cela doit s’entendre , on doit faire comme si on se penchait par dessus les épaules de l’auteur . L’objectif étant de parvenir à impliquer le lecteur afin qu’il en tire lui-même une opinion après s’être posé les mêmes questions que l’auteur Didier Eribon . Suis-je d’accord ou pas avec ce qui m’est présenté ?. » IJ

 « L’auditeur assiste à la quête de  quelqu’un qui cherche à justifier sa pensée , qui  invente même cette pensée à mesure que progresse son introspection . Entre l’auditeur et l’auteur s’instaure quelque chose qui ressemble à une discussion , un débat , un échange muet qui incite la plupart du temps les spectateurs de la pièce à acheter le livre d’Eribon pour poursuivre cette conversation tacite ».IJ

Le retour à Reims procède d’un principe de poupée russe : le film  documentaire inclus dans la pièce , elle-même extraite du  livre  . C’est ce dispositif qui entraine l’implication de l’auditeur ; Si l’on doit résumer le travail du sociologue Didier Eribon , c’est de créer des outils de pensée destinés à articuler des sujets de sociéte non traités . Pour faciliter la compréhension de sa démarche , Eribon a intriqué des éléments de sa vie privée en guise de repères à une analyse plus distanciée de cette société décrite dans les dernières quarante années. Une telle construction permet à chacun d’y trouver sa réponse .

La chute de la pièce ouvre sur une nouvelle question , histoire de boucler la boucle  : doit-on regretter d’avoir laissé la violence du monde social nous manipuler , faire de nous ce que nous sommes . Pour le sociologue , oui , puisque cela a conditionné son éloignement . L’approche qu’il propose est de cherche à créer des outils de compréhension pour aboutir à  une pensée plus nuancée , laisser les certitudes s’éteindre au profit du doute pour mieux comprendre.

Comment la pièce a été reçue par la jeunesse ? « Beaucoup de lycéens l’ont beaucoup aimée. La raison , c’est certainement qu’elle suggère la remise en question de jugements rapides et tranchés , à l’emporte-pièce ;  chacun retourne sur sa propre histoire ,  c’est une façon de s’approprier  le questionnement d’Eribon.

Le retour  Reims sera joué 130 fois ; cette pièce brillante,  interactive et socio-politique  a fêté sa 100ème à Bâle .

Théâtre de Bâle 

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