Au théâtre ce soir : une pièce de François Archambault mise en scène par Daniel Benoin . On s’connait ?

Patrick Chesnais Théâtre de Bâle 2019 Photo VB
Patrick Chesnais Théâtre de Bâle 2019©VB

Edouard Bauchard est brillant orateur , normal lorsqu’on est professeur d’histoire à la Sorbonne . Mais ça , c’était avant ! Aujourd’hui , Edouard a une mémoire phénoménale et c’est le problème : les dates des guerres , il peut les réciter dans l’ordre , mais raconter ce qu’il a mangé au petit déjeuner , alors , là , c’est une autre paire de manches . Vous l’aurez reconnu ! Le spectre de la maladie d’Alzheimer, dont le nom n’est prononcé à aucun moment au cours de la pièce ,  plane . Préparez vos mouchoirs , pense-t-on . Que nennie ! Car , d’une part, Edouard porte haut son déclin et que , d’autre part , vous n’êtes pas chez les amis américains , grands spécialistes de la larme à l’oeil au rythme lancinant des violons pour si jamais on avait pas compris que c’était triste , voir le film Still Alice dans lequel l’oublieuse , jouée par Juliane Moore , également grand professeur d’université , donne la réplique à Alec Baldwinn .

Hier soir , au théâtre de Bâle , la pièce Tu te souviendras de moi aborde la question différemment et c’est tant mieux!  Ecrite par le quebecois François Archambault et mise en scène par le français Daniel Benoin , ce grave sujet est du coup traîté sur le ton de la comédie , très bien servi par un Patrick Chesnais sombrant dans le flou par perte de mémoire interposée mais en pleine conscience ( une pensée émue me vient pour le Harry  dans tous ses états de Woody Allen ). Parfois Edouard est seul , après que le désamour ait creusé autour de lui ses misérables sillons et qu’on se soit lassé de ses répétitions sans fin , de son dégoût de l’époque présente dans laquelle le réseautage digital fait office de cercle d’amitié et de ses longues diatribes  pleines de morgue contre la médiocrité ambiante . Parfois Edouard est heureux , quand l’amour des siens revient, quand Madeleine lui caresse les cheveux , quand sa fille Isabelle/ Emilie Chesnais le serre dans les bras , quand son nouveau gendre Michel/Patrick ça dépend – on vous l’a dit la confusion règne et se répand comme une tâche d’huile – a décidé de le distraire et quand sa baby-sitter Bérénice/ Nathalie  (voir la pièce pour comprendre la confusion n°2 ), pétillante jeune fille d’aujourd’hui au langage aussi peu châtié que direct et sincère, l’aide à renouer avec ses fantômes.

Patrick et Emilie Chesnais Théâtre de Bâle 2019 Photo VB
Patrick et Emilie Chesnais Théâtre de Bâle 2019©VB

Mais parfois , Edouard est méchant , surtout quand il cherche Madeleine / Nathalie Roussel  , sa femme , qui n’arrive toujours pas ; point de Brel sur la BO mais un Johnny égrenant tendrement les notes de Retiens la nuit , mignonne chansonnette des années 60 qui nous revient en tête et choisie par Patrick Chesnais lui-même qui d’habitude est plutôt amateur de jazz . Parfois , Edouard vire carrément agressif , notamment lorsqu’il s’agit de fustiger notre époque dans laquelle , chaque jour , nous sommes confrontés à une quantité monstrueuse d’informations qui nous engloutissent , nous plongent dans la confusion la plus totale , où rien ne laisse aucune trace ; on tweete , on like , on fait le buzz pour finir emmurés dans le présent . Plus de reflexion , seulement des sensations fugitives autocentrées qui occupent la place d’une pensée construite chassée de ce paradis artificiel . Déprimant , n’est-ce pas ? Sauf  ici car on suit avec jubilation les envolées lyriques et démonstratives de cet homme en colère contre la phragmite envahissante / notre roseau qui bouffe la biodiversité végétale – non , ne me remerciez pas , j’ai cherché aussi-, et tous ceux qui ont déposé leur cerveau et leur coeur aux pieds du Dieu Gafa – j’ai bien peur d’en faire partie -.

La métaphore est belle : comme la phragmite , le décor de la pièce où les comédiens évoluent ou se débattent plutôt ,  la machine numérique est une broyeuse qui laisse tout un chacun en deuil de son intelligence et finit lentement par habiter toutes les pièces laissées à l’abandon là-haut jusqu’à ce que tout s’y soit inexorablement effacé comme à l’encre sympathique . Je ne veux pas spolier , mais voyez la pièce :  à la fin , la machine gagne . Indice : la vieillesse est un naufrage , c’est entendu , mais avant de se noyer , Edouard veut laisser ses messages , transmettre au plus grand nombre avant d’oublier complètement , avant que ses connexions neuronales se disloquent.

Variations autour de l’oubli : rions de tout tant que nous nous souvenons

Patrick Chesnais , de retour à Bâle après 7 ans : vous nous manquiez ! On est pas prêts d’oublier cette seconde prestation au théâtre de Bâle après le Tartuffe de 2013 joué aux côtés de sa fille Emilie Chesnais la toute jeune Marianne de la pièce et de Claude Brasseur , autre monstre theatreux  . Lorsque je fais remarquer à Patrick Chesnais que Brasseur à l’époque semait quelques trous de mémoire dans son texte et que cela n’avait rien de vraiment comique , il choisit de raconter une anecdote : « autour de moi, je connais du monde atteint de la maladie de l’oubli et je me souvient de mon camarade François Perrier à qui il fallait répéter les placements et enclencher les textes , ce qui se faisait plutôt dans la rigolade et c’est la grande contradiction de la chose : perdre la mémoire , c’est triste et en même temps , ça provoque le rire ( comme les chutes , ça fait mal mais c’est toujours drôle ) ».

Comment Patrick Chesnais explique-t-il qu’ Edouard , bien qu’observateur impuissant de son handicap galopant, parvient à garder le sourire  ?  L’acceptation  : « à la fin , cette domination du présent qu’il a tant exécrée lui convient , il s’y résigne : puisqu’il faut tout vivre au présent ,rayer le passé oublié et l’avenir dont on ne sait rien sauf qu’il comporte un point final, alors d’accord ».

Deux ou trois choses dont je me souviens…pour le moment !

François Archambault rendrait-il hommage à son Quebec natal dont la devise est  Je me souviens ( Pour rappel )

L’humour serait-il ce qui reste une fois qu’on a tout perdu ? Vous savez comment on appelle le congé sabatique du quarantenaire ?  Le burn out . Réplique signée Edouard / Patrick

Si seulement les gens se souvenaient , ils ne se quitteraient jamais . Réplique signée Edouard / Patrick

Moralité : Memento mori , le plus tard sera le mieux mais dépêches-toi tout de même de passer tes derniers messages si tu les juges importants pour ceux qui suivent, encore faut-il être capable de penser à eux avant toi-même.

Patrick Chesnais a une carrière longue comme une jambe ( trop court le bras ) qui a débuté dans les années 60 :  plus de 90 films , je n’ai pas compté ses interventions au théâtre . Comment préserve-t-il l’enthousiasme ? Tout est nouveau , toujours , le sujet , le metteur en scène , les comédiens , le jeu… aucune raison de se lasser. Quels sont vos projets aujourd’hui ? J’écris mes mémoires – oui , Edouard est donc un vrai rôle de composition– qui paraîtront en mars 2020 ( chez Michel Lafon ) , le titre en sera vraisemblalement La vie est belle .

La pièce de François Archambault particulièrement cinégénique ,  sera proposée au cinéma par le réalisateur quebecois Eric Tessier – sortie prévue en mars 2020- qui a confié le rôle d’Edouard Bauchard à Remy Girard , comédien inoubliable dans le film de Denys Arquand Les Invasions Barbares en 1997 , traîtant un autre sujet douloureux pour nous autres mortels , la fin de vie choisie délibérément pour cause de maladie incurable.

Nathalie Roussel Melissa Patrick Chesnais Emilie Chesnais Frederic de Goldfiem Tu te souviendras de moi Théâtre de Bâle 2019 Photo VB
Nathalie Roussel Melissa Patrick Chesnais Emilie Chesnais Frederic de Goldfiem Tu te souviendras de moi Théâtre de Bâle 2019©VB

Prochaines pieces de la saison française au théâtre de Bâle 

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