Victoria Lomasko et ses BD reportages au Cartoonmuseum jusqu’au 10 novembre 2019

Dimanche 15 septembre de 14h à 15h visite en français 

Cartoonmuseum Viktoria Lomasko 2019

La dessinatrice et reporter russe Viktoria Lomasko observe et critique la mise sous tutelle des citoyens et citoyennes russes résultant de la censure de plus en plus forte, de la promulgation de lois contraignantes ainsi que de l’unification progressive de l’église orthodoxe russe et de l’administration de l’État. L’un de ses premiers ouvrages remarqué et publié sur le plan international a été réalisé en collaboration avec l’auteur Anton Nikolaïev: un reportage dessiné du procès judiciaire contre les organisateurs de l’exposition «Art Interdit 2006». Son reportage graphique «Les Invisibles et les Furieux» qui révèle les injustices sociales et l’oppression politique en Russie a été traduit en allemand et en d’autres langues. La version anglaise intitulée «Other Russias» a été récompensée par le Pushkin House Prize for the Best Book in Translation.
En dehors de son travail sur plusieurs publications et expositions en Russie et à l’étranger, Viktoria Lomasko s’engage également dans diverses organisations des droits de l’homme, notamment en réalisant des ateliers de dessin pour adolescents incarcérés en Russie.

Art interdit

Viktoria Lomasko_Verbotene-Kunst ©Cartoonmuseum Bâle

Viktoria Lomasko_Verbotene-Kunst ©Cartoonmuseum Bâle

Le cheminement que Victoria Lomasko poursuit comme « reporter-dessinatrice » a débuté lors du procès pénal mené contre les organisateurs de l’exposition Art interdit 2006. Ce procès au cours duquel les parties ont négocié les limites de la liberté de l’art dans l’actuelle Russie, fut l’occasion pour l’artiste et son co-auteur Anton Nikolaïev de se positionner : « Nous avons soutenu le milieu artistique auquel nous adhérons, et nous avons soutenu des personnes que nous estimons beaucoup. »

Dans ses reportages judiciaires créés sous pression du temps, Lomasko tente de capturer les moments clé  des évènements au travers d’un genre de « sténographie visuelle ». En associant le reportage judiciaire à la bande dessinée et au journal, Lomasko réussit à mettre en évidence le caractère théâtral du procès, c’est-à-dire à révéler comment l’État et l’Église organisent le procès sous la forme d’une véritable pièce de théâtre.

Dans ses reportages ultérieurs sur Pussy Riot ou Mikhaïl Khodorkovski, Lomasko dessine et rédige seule. Elle actualise le genre du reportage judiciaire dessiné, tel qu’il a été établi par Honoré Daumier au XIXe siècle, en choisissant précisément les procès qui donnent l’exemple sur les « ennemis de l’État ». Ses BD reportages dévoilent la procédure absurde de l’État russe vis-à-vis de ses opposants, ceci dans tous les domaines, de la culture à l’économie, en passant par le militantisme écologiste et LGBT.

Les invisibles

 

Viktoria Lomasko_ Die Unsichtbaren-und-die-Zornigen© Cartoonmuseum Bâle

Viktoria Lomasko_ Die Unsichtbaren-und-die-Zornigen© Cartoonmuseum Bâle

Les invisibles sont ces personnes marginales et ces groupes sociaux marginaux qui n’existent pas selon la couverture médiatique russe officielle. Ce sont les détenus de camps pénitentiaires de jeunes, les enseignants et les élèves d’écoles de village, les migrants du travail, les personnes plus âgées qui cherchent refuge dans la foi orthodoxe, les travailleuses du sexe et les femmes isolées dans la province russe. Si d’un côté Moscou s’enrichit d’offres pour les touristes et pour tous ceux qui en ont les moyens, cette ambiance de fête se dissipe rapidement en dehors de la capitale embellie. Au lieu de cela, des accents nationalistes se font entendre, on perçoit également une homophobie croissante, beau- coup de nouveaux acquis contribuent à augmenter la scission sociale.

Les invisibles de Victoria Lomasko passent entre les mailles de l’intérêt public, cependant  leurs conditions de vie reflètent les conflits sociaux fondamentaux dont Lomasko souhaite donner une « vraie idée ». Elle essaie également de créer un dialogue entre ces personnes – un dialogue que l’État dénonce souvent pour se protéger de la critique. Parfois, ces personnes viennent vers elle et se confient inopinément dans des situations quotidiennes comme les « Portraits noirs », d’autres fois c’est elle qui va vers les gens, comme dans le cas des criminels adolescents auxquels elle a donné des cours de dessin en prison : « Pour moi, ce sont des histoires densifiées de ‚petites gens‘ dont la déception et les combats se jouent devant un arrière-fond socio-politique de grande dimension. »

Les furieux

La déclaration de Vladimir Poutine de vouloir se représenter aux élections présidentielles après un échange de rôles avec le chef d’État Medvedev en 2012, a conduit à la naissance d’un nouveau type de héros dans les reportages de Lomasko : les furieux. « En Russie actuelle, les mouvements citoyens sont une chose si rare que je me suis immédiatement tournée vers ces personnes qui essaient de reconquérir leur voix et leurs droits auprès de l’État. » Elle se déplace avec son bloc de dessin parmi les furieux. Au début de son travail, elle était plutôt une observatrice muette, mais au fur et à mesure du temps elle est devenue plus courageuse, plus active, a abordé les personnes et commencé à leur parler. La com- munauté LGBT, les conducteurs de camion protestataires et les citoyens souhaitant protéger leurs jardins publics  se sont confiés à elle de manière similaire. La première impression d’une « folle avec son bloc de dessin », selon ses mots, a rapidement fait place à une grande confiance entre la dessinatrice et les dessinés. Lomasko développe  les aspects journalistiques de ses reportages graphiques, donnant au texte toute sa valeur tel un élément indépendant. Elle définit son genre par le terme de « graphisme social ». Dans les observations de longue durée de ses reportages graphiques, elle a développé une forme artistique adaptée pour inspirer une conscience politique à une large frange de la population.

L’espace post-soviétique

Victoria Lomasko se considère comme la « dernière artiste soviétique ». En se référant à des formats de reportage des débuts de l’ère soviétique, cela signifie surtout que, par son art politique engagé, elle fait de la propagande au sens propre du mot : elle essaie de former des opinions politiques et des points de vue.  Lomasko se produit simultanément comme artiste, journaliste et activiste féministe des droits humains. Être la « dernière artiste soviétique » signifie aussi qu’elle se sent connectée à l’espace (post-) soviétique : « Je suis très intéressée par ce qu’il est advenu des anciens états soviétiques et ce qu’était en réalité l’Union soviétique que je connais surtout d’images gaies et multicolores. Je me mets d’accord avec différentes institutions locales, j’organise par exemple des ateliers sur le graphisme  social, et ensuite les gens me font visiter les lieux.  »

Lomasko_Trip-to-Dagestan Viktoria Lomasko Cartoonmuseum Bâle

Lomasko_Trip-to-Dagestan Viktoria Lomasko ©Cartoonmuseum Bâle

Ses voyages entre autres au Daguestan, en Géorgie, Arménie et Kirghizie sont simultanément une exploration personnelle pour Victoria Lomasko, fille d’un artiste soviétique, car les alliances politiques et nationales de l’ère soviétique se ressentent encore à ce jour. Lomasko dit : « C’est captivant de voir comment ma fonction sociale change en fonction de la société respective et du lieu respectif dans lequel je me situe.  J’essaie de me consacrer aux questions sociales locales comme les droits des femmes et des LGBT, les relations internationales, le militantisme et les mouvements pour les droits citoyens .»

Explorations du passé soviétique

Victoria Lomasko trouve les thèmes de ses reportages grâce à sa propre initiative, et accepte également les commandes. Pendant les dernières années, ces deux modes de travail l’ont menée à poser des questions similaires, qu’il s’agisse de la Première Guerre mondiale, de la Révolution d’octobre ou d’un reportage sur les traces du photographe français Robert Doisneau : est-ce utile lors de l’analyse du présent de prendre conscience du passé? (Que) Peut-on apprendre de l’histoire? Qu’est-ce qui change, qu’est-ce qui ne change pas malgré tous les chamboulements historiques, et qu’est-ce qui se répète?

Plus Lomasko note un mélange entre un climat de renouveau et de stagnation, de nostalgie et de désespoir dans la société. L’Union soviétique n’existe plus, mais elle s‘interroge : « Serons-nous jamais en mesure de nous libérer de l’Union soviétique au fond de nous? »

Ainsi, par exemple, sa ville natale « soviétique non dessinée » de Serpoukhov est perdue pour elle : « Il ne me reste plus qu’à réassembler ses précieux fragments. En tant qu’artiste, je voudrais créer un espace dédié aux personnes, aux objets et aux lieux qui me tiennent à cœur et que j’aime, au temps qui file entre les doigts. Ce souhait me motive quand je dessine. » Depuis peu, Lomasko étend les limites techniques du dessin bien au-delà de la feuille de papier. Après ses études, elle a travaillé dans le secteur multimédia où elle créait des courts-métrages animés. À présent, elle fait de nouveau appel à la technique du dessin animé pour ses travaux et s’éloigne ainsi du journalisme documentaire des reportages graphiques pour se rapprocher d’expressions plus poétiques et symboliques.

Peintures murales

Dans ses peintures murales monumentales, elle redonne vie à la tradition soviétique de la peinture propagandiste, employée à l’époque pour signaler la présence de l’État dans l’espace public ainsi que pour former l’imaginaire des citoyens sur le plan idéologique. À la différence des différents fragments de la réalité que présentent ses reportages, dans ses peintures murales panoramiques, Lomasko associe des évènements de l’histoire contemporaine récente à des faits historiques. Elle généralise les personnes concrètes et les espaces réels pour créer des symboles universels.

Pour la première fois, elle fait intervenir des poèmes : « Je n’ai pas gagné mes premiers honoraires pour des illustrations ou d’autres dessins, mais pour quelques poésies qui furent imprimées dans un journal. À l’époque, j’avais 8 ans. Quelques années plus tard, mon père trouva l’un de mes cahiers avec des poésies plus récentes et changea leurs rythmes selon ce qui lui semblait plus adapté. À partir de là, je ne savais plus écrire. Écrire des poèmes est pour moi un processus beaucoup plus intime que le dessin. Après une pause de 20 ans, j’ai recommencé à écrire des poèmes pour me guérir moi-même d’une situation émotionnellement difficile. »

Pour Lomasko, ses peintures murales sont de la « poésie devenue solide », car elles sont chargées d’allégories et de métaphores. Les poèmes lui servent de baguette magique ou aussi de formule magique car « quand, à la fin, on indique une échappatoire, alors on trouvera aussi cette échappatoire dans la vie – comme si on commandait aux poèmes de nous transporter dans une meilleure vie ».

Cartoonmuseum pratique

Ouvert du  mardi au dimanche de 11h à 17h

Cartoonmuseum Basel
St. Alban-Vorstadt 28
CH-4052 Basel
cartoonmuseum.ch