Pièce Rouge de Jeremie Lippman avec Niels Arestrup Alexis Moncorgé ©J.STEY

Niels Arestrup était au Théâtre la Coupole pour Rouge

Cette pièce est celle qui m’a touché le plus depuis 50 ans ! Niels Arestrup

Soyons clairs : Niels Arestrup n’est pas Mark Rothko, il est beaucoup plus souriant, beaucoup moins intransigeant et puis surtout…il est bien vivant. Pardon Niels Arestrup pour ce sarcasme un peu niais, d’autant qu’il suffit de vous entendre parler en vrai pour vous dissocier de cet homme autoritaire et austère, misanthrope atrabilaire, que son auto-isolement a poussé prématurément vers le bout de sa vie lorsque le noir a définitivement jeté le rouge hors de lui , non sans avoir inventé avec Barnett Newman et Clyfford Still une nouvelle façon de peindre :  le Color Field Painting / Composition de champs colorés .

Cette pièce est l’histoire d’une tragédie en marche. Celle d’un homme pétri de certitudes qui s’effritent progressivement au contact de son jeune assistant Ken / Alexis Moncorgé , fossé des générations oblige. Il souffre beaucoup de l’arrivée d’un mouvement de peinture très différent du sien, le Pop Art notamment, car il se sent exclu du cercle des nouveaux Happy Few du monde de l’art, des Jasper Jones,Frank Stella , Andy Warhol… Il ne comprend pas l’engouement du public pour ce nouveau genre devenu si populaire voire vulgaire, lui qui intellectualise son travail en permanence.

Aujourd’hui, tout est cool, c’est beau, c’est sympa ! Mais où est le discernement ?

Pour Rothko – Marcus Rothkowitz né en Lettonie ,il faut travailler, se cultiver, connaître Nietzsche, Freud , la grande musique , les grands poètes disparus pour prétendre accéder à l’Art . Pour dépasser le passé, il faut le connaître ! Le vrai courage du peintre est de se confronter à Monet et Velasquez.Pour Rothko, la légèreté des hommes est insoutenable. Même ses coreligionnaires expressionistes abstraits du comme Pollock, Motherwell, Sam Francis, de Kooning … sont pour lui – pourtant l’un des peintres les plus en vogue de l’époque – la menace de devenir superflu, l’essence même de la tragédie.

Ce dont on rêve est sans cesse en contradiction avec ce que l’on vit, à moins d’énormes compromissions qui nous rendent malheureux parce qu’elles détruisent soigneusement l’estime de soi que l’on met des siècles à construire. Au début, Rothko développe une argumentation, sans faille pense-t-il, à l’adresse de son jeune assistant Ken, destinée à le convaincre du bien-fondé de vendre 40 toiles pour l’hôtel Seagram à Park Avenue ou il exposera ses tableaux dans le restaurant pour 300 000 $ tout de même (ceux-là mêmes qui occupent les murs de la Tate Modern de Londres).

Chronique d’une mort annoncée

 A la fin, l’honneur est sauf mais en vain, Rothko ne livrera pas ses toiles en pâture aux riches convives du restaurant du Seagram sur Park Avenue. Dans la vraie vie, la vraie mort de Rothko est le résultat d’une mise en scène soignée digne des plus grandes tragédies attiques qu’il admirait tant. Le dinosaure quittera sa caverne pour toujours sans s’être réconcilié ni avec le monde ni avec lui-même, la faute au combat perdu Dionysos contre Apollon ?

Rothko , comme Paul Klee , était extrêmement cultivé , aimait passionnément la litterature comme la musique , il était très interessé par la philosophie en particulier celle de Nietzsche  : voir sa théorie de l’évolution de l’art dans la naissance de la tragédie est liée au dualisme de l’art apollinien du sculpteur et de l’art dionysiaque du musicien engendrant au terme de leur conflit ce miracle qu’est la tragédie attique.

87 millions de dollars

C’est le prix d’adjudication de l’oeuvre Orange, Red, Yellow (1961) lors d’une vente aux enchères en mai 2012. Même si les oeuvres de Rothko finissent comme beaucoup en dessus de cheminée ornemental , ce qui n’a cessé de le révolter , de tels montants l’auraient peut-être consolé de  la vulgarité de notre monde.

 

NOTE D’INTENTION Jérémie LIPPMANN – metteur en scène de Rouge 
 

Quand j’ai lu RED de John Logan, tout de suite j’ai pensé : « C’est pour rencontrer des œuvres telles que celle-là que je suis devenu metteur en scène. » Une citation de Rothko me hante parce qu’elle s’applique à la façon dont je vois mon travail : « Je suis là pour que ton cœur s’arrête. »

Cette pièce n’interroge donc pas seulement la peinture, mais l’art en général. Je compte plonger le spectateur, dès qu’il pénètre dans le théâtre, en immersion totale dans l’atelier de l’artiste, dans ce studio new-yorkais de la fin des années 1950. Le spectateur va le découvrir, avec les yeux de Ken, le jeune homme qui se présente pour le poste d’assistant du Maître.

La pièce nous introduit au cœur de la création, et elle interroge les processus du créateur. Elle dresse le portrait d’un esprit en colère et brillant, qui vous demande de ressentir la forme et la texture des pensées. Rothko tient à initier son assistant, qui va se révéler bon élève, mais incapable de faire le moindre compromis esthétique. Celui qui voulait donner des leçons à la jeunesse va en recevoir une magistrale de la part de celle-ci.

La relation Maître élève peut se lire aussi, bien que Rothko s’en défende, comme une relation père fils ; les deux personnages vont se livrer un combat intellectuel et artistique qui va marquer leur vie.

Niels Arestrup est Rothko. Ils n’ont rien en commun apparemment, si ce n’est une exigence infinie pour l’art.

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