Dialogue entre Surrealisme et Design : « Objets du désir  » du 28 septembre 2019 au 19 janvier 2020 au Vitra Schaudepot

La fantaisie des surréalistes nous manque indéniablement.

Vitra Objets du Desir Les surrealistes 2019 PhotoVB

Vitra Objets du Desir Les surrealistes 2019 ©VB

Le surréalisme est l’un des mouvements artistiques les plus influents du XXe siècle. Ses univers oniriques ont réservé une place de choix aux objets du quotidien que les artistes ont dénaturés, tournés en dérision ou assemblés en hybrides étranges. C’est ainsi que certaines œuvres majeures de l’art moderne ont vu le jour, telles que la « Roue de bicyclette » (1913) de Marcel Duchamp ou « Téléphone-homard ou Téléphone aphrodisiaque » (1936) de Salvador Dalí. À  son tour, le surréalisme a lui aussi donné un formidable élan au design. À partir du 28 septembre 2019, le Vitra Design Museum présente une importante exposition qui met en perspective le dialogue entre surréalisme et design. Celle- ci souligne pour la première fois l’influence majeure que le surréalisme a exercé sur le design au cours des 100 dernières années : depuis les meubles et intérieurs jusque dans les arts graphiques, la mode, le cinéma et de la photographie. L’exposition réunit notamment des œuvres de Gae Aulenti, BLESS, Achille Castiglioni, Giorgio de Chirico, Le Corbusier, Salvador Dalí, Dunne & Raby, Marcel Duchamp, Max Ernst, Ray Eames, Front, Friedrich Kiesler, Shiro Kuramata, René Magritte, Carlo Mollino, Isamu Noguchi, Meret Oppenheim, Man Ray, Iris van Herpen et de bien d’autres encore.

Le  surréalisme,  fondé  en  1924  par  André  Breton  avec  la  publication  du  premier  Manifeste  du surréalisme, est rapidement devenu un mouvement international réunissant de nombreux écrivains, artistes et cinéastes. Le subconscient, les rêves, les obsessions, le hasard et l’irrationnel étaient, entre autres, les sources dont les surréalistes s’inspiraient pour créer une nouvelle réalité artistique. À partir des années 1930, leurs idées ont également commencé à influencer le design, et dès les années 1940, le surréalisme est devenu une véritable tendance qui a marqué la mode, le mobilier et la photographie jusqu’à s’afficher sur les couvertures de magazine tels que « Harper’s Bazaar » et « Vogue ». Jusqu’à aujourd’hui, le surréalisme a fait germer de nombreuses idées dans l’esprit des designers, que ce soit par des motifs de son univers fantastique, son approche subversive ou son intérêt pour le psychisme humain.

L’exposition « Objects of Desire » présente ensemble des œuvres du surréalisme et des objets de design pour mettre en perspective les parallèles et références fascinants existants entre eux. Parmi les prêts exceptionnels issus du domaine des arts visuels, on peut admirer notamment le tableau « Le  modèle  rouge  »  (1947  ou  1948)  de  René  Magritte,  la  «  Demi-tasse  géante,  volante,  avec appendice  incompréhensible  de  cinq  mètres  de  long  »  (1944/45)  de  Salvador  Dalí  ainsi  que « Forêt, oiseaux et soleil » (1927) de Max Ernst, mais également des ready-made tels que le « Porte- bouteilles » (1914) de Marcel Duchamp ou le « Cadeau/Audace » de Man Ray. Les réalisations issues du design comprennent des œuvres des années 1930, avec la table « Traccia » (1939) de Meret Oppenheim, notamment, jusqu’aux exemples actuels : des dessins de mode d’Iris van Herpen, des objets de Front, Konstantin Grcic ou d’Odd Matter ainsi que des projets issus du courant du Design critique, qui interroge de manière subversive les nouvelles technologies ou les rôles de genre. Ils montrent tous que le design des 100 dernières années n’est pas simplement une question de critères fonctionnels et techniques, mais qu’il s’agit également de la réalité cachée des choses, des rêves, des mythes, des obsessions dissimulés, bref du sur-réel.

En prélude, l’exposition dresse  un  état des lieux  sur  le  surréalisme depuis  les  années 1920  aux années 1950 et met en lumière le rôle majeur que le  design a joué dans le développement du mouvement. Inspirés par la « peinture métaphysique » de Giorgio de Chirico, des artistes tels que René Magritte et Salvador Dalí ont tenté de saisir l’aura et l’aspect mystérieux d’objets du quotidien. Parallèlement, et fortement influencés par les ready-made de Marcel Duchamp, des artistes tels que Meret Oppenheim ou Man Ray ont expérimenté une toute nouvelle forme de sculpture en créant des objets absurdes à partir de matériaux et d’objets trouvés. Depuis les années 1930, la recherche du potentiel narratif des objets a eu une influence grandissante sur les designers et architectes comme Le Corbusier. En témoigne, par exemple, l’appartement parisien qu’il a dessiné de 1929 à 1931 pour Carlos de Beistegui, l’un des principaux collectionneurs d’art surréaliste. Suite à la montée du national-socialisme en Allemagne et à l’occupation de la France, de nombreux protagonistes du surréalisme ont dû émigrer aux États-Unis, et le mouvement a commencé à inspirer aussi des designers de ce côté de l’Atlantique, notamment Ray Eames et Isamu Noguchi. En 1942, Friedrich Kiesler met en pratique des visions spatiales surréalistes lors de l’aménagement de la Galerie Art of This Century de Peggy Guggenheim à Manhattan. Les formes biomorphes que Kiesler confère aux meubles de la galerie ont exercé une forte influence sur le langage organique du design américain de l’après-guerre.

Achille Castiglioni Borsalino 1980 Vitra Design Museum 2019 Photo VB

Achille Castiglioni Borsalino 1980 Vitra Design Museum 2019©VB

 

Le deuxième volet de l’exposition se penche sur la manière dont les surréalistes ont abordé l’archétype des objets du quotidien et ébranlé les codes de notre monde apparemment familier. Après 1945, de  nombreux designers  ont  adopté  des stratégies semblables : Achille Castiglioni, notamment, dont les créations sont souvent basées sur la notion du ready-made. De nombreuses réalisations du Design radical italien, notamment « I Sassi » (1967/68) de Piero Gilardi ou le siège « Capitello » (1971) de Studio65, ne sont pas sans rappeler les fragments d’objets énigmatiques et décontextualisés de Salvador Dalí ou Giorgio de Chirico, par exemple. Des artistes surréalistes tels que Man  Ray ou Roberto  Matta, ont  eux aussi  exploité, dans les années 1960 et  1970, les possibilités offertes par de nouvelles matières plastiques pour transformer des motifs surréalistes en sièges sculpturaux. Ce volet de l’exposition présente également des œuvres récentes basées sur la décontextualisation et l’aliénation de l’ordinaire apparent : la « Horse Lamp » (2006) du duo de designers Front ou « Coathangerbrush » (1992) de Konstantin Grcic, qui cite Marcel Duchamp en tant que source d’inspiration importante de ses réalisations.

 

 

Le troisième volet est consacré à des thèmes de prédilection du mouvement du surréalisme : l’amour, l’érotisme et la sexualité. Dans la période d’après-guerre, ces thèmes font leur entrée dans le design d’intérieur, ce dont témoignent les intérieurs et meubles sensuels du designer italien Carlo Mollino ou le « Mae West Lips Sofa » (1938) de Salvador Dalí, que Studio65 a adapté par la suite avec son  célèbre canapé  en forme  de lèvres « Bocca » (1970). Les interactions existantes entre le surréalisme et le design sont emblématiques dans le domaine de la mode où Salvador Dalí a également joué un rôle de pionnier. Dès les années 1930, il a collaboré avec la légende de la haute couture Elsa Schiaparelli, et a réalisé de nombreuses couvertures de magazines et affiches publicitaires dans le domaine de la mode ainsi que des motifs de tissus pour des entreprises de textile. Tandis que les œuvres de surréalistes masculins sont souvent pétries de clichés de genre, les travaux de nombreuses de leurs collègues féminines se distinguent par une approche plus subtile de ces thèmes ce qui en fait une référence importante pour les designers d’aujourd’hui. Les photos subversives de mode de Lee Miller, les autoportraits androgynes de Claude Cahun et l’assemblage « César » (s.d.) de Mimi Parent sont quelques-unes des œuvres de l’exposition qui en témoignent le mieux. Les côtés sombres de la sexualité ont eux aussi joué un rôle important pour les surréalistes, notamment inspirés par la lecture des traités de psychanalyse de Sigmund Freud qui considérait que l’amour et l’érotisme étaient intrinséquement liés à des forces antagonistes telles que la violence, l’oppression et la destruction. Certains travaux de Hans Bellmer ou Wolfgang Paalen sont représentatifs de ce courant, tandis que des objets de Gaetano Pesce, Maarten Baas ou Studio Wieki Somers montrent que ces thèmes ont aussi été abordés par le design. La théière « High Tea Pot » (2003) de Somers en forme de crâne de sanglier peut être recouverte d’une fourrure de rat musqué. Elle remet ainsi en question notre conception du confort, de la même façon que Meret Oppenheim, l’une des figures de proue du surréalisme, l’a fait dans certaines de ses œuvres.

Le dernier volet de l’exposition la notion de « la pensée sauvage » telle que définie par l’ethnologue français Claude Lévi-Strauss : l’intérêt pour l’archaïque, le hasard et l’irrationnel qui s’est exprimé dans l’enthousiasme que les surréalistes ont manifesté pour l’art dit « primitif » et leur envie d’expérimenter de nouveaux matériaux et de nouvelles techniques tels que la pratique de la « peinture automatique ». Dans le domaine de l’art, cette ouverture aux expériences a fait naître des univers d’une logique formelle particulière, souvent marqués par des formes foisonnantes ou fondantes, telles que dans les tableaux de Max Ernst ou d’Yves Tanguy. Dans le domaine du design,  des  motifs  comparables  apparaissent  surtout  à  partir  des  années  1980  lorsque  l’on observe un intérêt plus prononcé pour des approches expérimentales et lorsque les designers commencent à déconstruire les formes et typologies d’objets. Les éléments en cuir « Pools & Pouf ! » (2004) de Robert Stadler en sont un bon exemple. On y voit un canapé façon Chesterfield qui – à l’instar des objets dans les tableaux de Salvador Dalí – semble fondre. « Porca Miseria! » (1994)  d’Ingo  Maurer,  un  luminaire  qui  semble  exploser,  ou  «  Cocoon  8  »  (2015)  de  Nacho Carbonell, un hybride de table et de lampe, montrent des approches similaires. Des références concrètes à des motifs visuels des surréalistes se retrouvent dans le clip de la chanson de Björk « Hidden Place » (2010) dans lequel une larme parcourt de près le visage de la chanteuse – une allusion  à  la  célèbre  photographie  « Les  larmes »  de  Man  Ray  (environ  1932).  Les  projets  du courant Design critique s’emparent résolument de l’agenda du surréalisme à la fois subversif et critique à l’égard de la société, tels que Dunne & Raby le traduisent dans leurs « Designs for an overpopulated planet: The Foragers » (2009). Il s’agit ici d’objets imaginaires d’un avenir dystopique se situant entre l’art et le design, la réalité et la fiction.

Ces exemples montrent à quel point le dialogue entre le surréalisme et le design restent d’actualité aujourd’hui encore. Le surréalisme a incité certains designers à s’interroger sur la réalité qui se cache derrière le visible et à concevoir des objets qui font de la résistance, rompent avec nos habitudes et sortent des sentiers battus. Il a libéré le design d’après-guerre du carcan du fonctionnalisme et dévié notre regard de la forme des choses à leurs messages, souvent cachés. L’exposition « Objects of Desire » explore pour la première fois ce phénomène tout en présentant l’un des dialogues les plus riches en conséquences entre l’art et le design des 100 dernières années.

Publication Objects of Desire Surrealism and Design 1924 – Today Editors: Mateo Kries, Tanja Cunz 368 pages,  300 images  (English )(German) 59,90 €

TALKS | EVENTS | WORKSHOPS

The Sounds of Surrealism – Air Cushion Finish

Music Performance in the Exhibition (DE/EN/FR) | 16 November 2019 8 pm, Vitra Design Museum

Le duo berlinois Air Cushion Finish, composé de JayRope et Lippstueck, transformera le musée en un royaume mystérieux situé entre rêve et réalité. Leur concert dans le cadre de l’exposition « Objects of Desire : Surrealism and Design » présente un large éventail d’objets sonores ainsi que de la musique électronique et des filtres. La performance instrumentale de JayRope et la voix douce de Lippstueck exercent une fascination hypnotique, offrant une interprétation musicale de motifs surréalistes. Les spectateurs sont invités à explorer l’exposition en même temps qu’ils écoutent.

Entrée gratuite : events@design-museum.de

Basel Museum Night: Surreal Dreams SPECIAL (DE/EN/FR) | 17 January 2020 6 pm, Vitra Campus

A l’occasion de la Nuit des musées de Bâle, nous transformerons le Vitra Campus en un monde de rêve, d’ombre et de lumière. Situé entre le conscient et le subconscient, le monde des rêves exploré par les surréalistes émerge comme une expérience visuelle et physique lorsque les visiteurs entrent dans l’installation lumineuse interactive de la caserne. Un atelier de construction de masques et des visites guidées de l’exposition permettent aux visiteurs d’en apprendre davantage sur le surréalisme et le design.

Commissaire de l’exposition :     Dr. Mateo Kries

Commissaire adjointe :     Tanja Cunz Assistante du commissaire d’exposition: Isabelle Schorer Scénographie et design :     EMYL

Horaires d’ouverture au public :     Tous les jours de 10h00 à 18h00

Print Friendly, PDF & Email